samedi 18 février 2017

Lettre ouverte à Emmanuel Macron sur l'ISF

A propos de l'ISF et de sa réforme éventuelle



Cher Emmanuel,

La réforme de l'ISF que tu proposes ne tient pas debout. Et tu le sais très bien.

Tu sais évidemment, et tu le dis à l'occasion, que l'ISF est un mauvais impôt à tous points de vue (et c'est la raison pour laquelle il est si peu présent dans les autres pays) : il taxe le stock et non le flux, il n'a aucune vertu économique, il incite à la délocalisation, il est ségrégatif (entre ceux qui le paient et ceux qui ne le paient pas), et il touche principalement les classes aisées supérieures (celles qui ont constitué un patrimoine grâce à leur travail) tout en épargnant (relativement) les plus riches (qui, le plus souvent, le sont de naissance) grâce aux niches dont il est généreusement pourvu.

J'ai cru comprendre que ton projet vis-à-vis de l'ISF consistait à en exonérer les valeurs mobilières et à laisser tout le reste inchangé.

Ce n'est vraiment pas une bonne idée, c'est même une grosse erreur : cette réforme consiste, en gros, à conserver tous les défauts de l'actuel ISF en lui en ajoutant de nouveaux. Pour dire les choses crûment, ta réforme consiste simplement à créer une nouvelle niche fiscale : je pourrais presque dire que sa condamnation est contenue dans cette formulation.

J'entends la philosophie qui justifierait la réforme : il faut taxer la "rente" et encourager la prise de risque.

vendredi 4 décembre 2015

Si un jour je meurs ...

(Luc Arnault)

Si un jour je meurs ... (en souvenir du 13 novembre 2015 à Paris)

Si un jour je meurs
De mort violente
Si revient l'horreur
Stupide et sanglante

Si vient ce jour-là
Par pitié, ne me volez pas ma mort

Si des terroristes -
C'est le nom qu'on donne
Aux fantassins tristes
A qui l'on ordonne

De tuer des hommes
Contre la promesse
D'un paradis, comme
Une folle ivresse -

S'ils prennent ma vie
Laissez-moi en paix
Reposer ici
Laissez-moi en paix

Si vient ce jour-là
Par pitié, ne me volez pas ma mort

Pas de défilé
Pas de banderoles
D'hommage obligé
De belles paroles

mercredi 16 septembre 2015

Qui l'eût cru ?



L'autre jour, j'ai reçu une publicité pour la foire aux vins de mon supermarché. "Venez goûter nos grands crus", disait le prospectus, "vous n'en croirez pas vos papilles".

J'y ai cru. Alors j'ai marché. Que dis-je, j'ai couru au supermarché. 

Au rayon des grands crus, les vendeurs étaient débordés. Bien qu'on fût un dimanche matin, tout le monde était sorti de son lit. Je n'aurais jamais cru qu'un supermarché pût être aussi bourré. Ça bouchonnait dans toutes les allées. 

Et il n'y avait pas que des gens du cru ! Il y en avait de toutes les formes, de toutes les tailles, de toutes les couleurs, des blancs, des jaunes, des gris, des rosés, des rouges, des tuilés ... Il y en avait même un, il faisait au moins deux litres, euh ...  deux mètres, et il était tout beige ... Un grand écru, au milieu des grands crus, qui l'eût cru ? 

Bref, au rayon des grands crus, c'était la grande crue !

En me laissant porter par le courant, je me suis approché des vendeurs. Ah ! Si vous aviez entendu leurs boniments, vous y auriez cru vous aussi ! 

Il y avait des saints partout : Saint Amour, Saint Joseph, Saint Julien, Saint Estèphe, Saint Nicolas, et j'en passe ... Quelle litanie ! On se serait cru au paradis, je vous le dis. 

Un vendeur criait : goûtez ce Saint Emilion Grand Cru, vous n'en croirez pas vos papilles ! Moi, en principe, je suis plutôt genre Saint Thomas, je ne crois que ce que je bois. Alors j'en ai bu un petit verre. Et le miracle s'est produit, et j'ai cru.

lundi 11 mai 2015

Tout est bien qui finit bien : vérité, ou mensonge, ou les deux à la fois (2/2) ?


Chapitre 2

Où il est notamment question du bien et du mal, de la fin et des moyens, de la vie, de la mort, de l'oubli, et des passantes qu'on n'a pas su retenir

Reprenons nos esprits (notons au passage qu'il faut croire que nous en avons plusieurs, sinon on dirait "reprenons notre esprit" - mais ce n'était qu'une parenthèse totalement hors sujet). Tout est bien qui finit bien, cette expression si souvent répétée à tort et à travers (ou plutôt à tors et à travers, cf. le chapitre 1), signifie donc qu'une "bonne" fin, donc une fin conforme au bien, transmet a posteriori son bon caractère à l'histoire tout entière.

Évidemment, ça se discute. Thèse, antithèse, ad libitum, mais surtout pas de synthèse - la synthèse, c'est bon pour la parti socialiste, ça l'est moins pour les idées, au moins pour deux raisons. La première, c'est qu'il y a généralement encore moins loin de la synthèse à la confusion que du Capitole à la roche Tarpéienne. La seconde, c'est que c'est l'insolubilité d'une question qui fait son charme, car on peut en débattre indéfiniment, ce qui est quand même bien plaisant.

Pour la thèse, prenons par exemple la deuxième guerre mondiale. Bilan : soixante millions de morts, et l'élimination du nazisme en Europe. Personne, Dieu merci, n'aurait eu l'idée saugrenue de dire, au soir du 8 mai 1945 : tout est bien qui finit bien. Quelle que soit l'issue, le mal reste le mal, et ne se métamorphose pas miraculeusement en bien, même rétrospectivement, du fait que de ce mal ait pu naître un bien, même si l'on suppose que ce mal était le chemin inévitable pour atteindre ce bien.

Ce qui n'empêche pas qu'il faille parfois choisir, ou subir, le mal, pour qu'il en résulte un bien. Mais le bien qui s'ensuit ne guérit pas le mal, car les traces du mal demeurent, jusqu'à ce que l'oubli, peut-être, les efface, comme, dans la chanson, la mer efface les pas sur le sable.

Tout est bien qui finit bien : vérité, ou mensonge, ou les deux à la fois (1/2) ?


Chapitre 1

Où il est notamment question de fausses évidences, de Sylvain et Sylvette, de Shakespeare, des mots et des choses

Il arrive souvent qu'on lise, ou qu'on entende, ou qu'on utilise, des expressions tellement rebattues qu'il ne nous viendrait pas à l'idée de nous interroger sur leur sens véritable, parce qu'il semble relever de l'évidence même. Pourtant on se trompe parfois.

Est-ce que ça a une importance quelconque, me direz-vous, si tout le monde comprend peu ou prou la même chose, que cette "chose" ne soit pas exactement celle que les mots désignent ? Peut-être que non. Mais peut-être que si. Enfin moi je crois que ça en a une, et que, comme disait je ne sais plus qui, une part des malheurs du monde viennent de ce qu'on ne sait plus vraiment ce que les mots veulent dire, et qu'on les utilise, parfois, à tort et à travers.
A tort et à travers : jolie, cette expression, non ? Mais pourquoi donc Rabelais ("Puis le grand gualot courut apres, tant qu'il atrapa les derniers, et les abbastoit comme seille, frapant à tors et à travers"), ou La Fontaine ("Le Juge pretendoit qu'à tors et à travers / On ne sçauroit manquer condamnant un pervers"), écrivaient-ils "à tors et à travers" ? Faudrait-il en déduire que l'expression "à tort et à travers" n'a rien à voir avec sa voisine "à tort ou à raison", comme je le croyais jusqu'à il y a deux minutes, mais bien plutôt avec les tours et les détours qui ne mènent nulle part ? Je vous laisse y réfléchir, si bon vous semble.
Même si vous pensez que la précision des rapports entre les mots et les choses qu'ils désignent n'a qu'une importance limitée, ça n'a jamais fait de mal à personne de réfléchir. Enfin, à bien y réfléchir, même ça, ça se discute. Mais passons, pour aujourd'hui. 
Prenons l'expression "Tout est bien qui finit bien". Traduction littérale, et juste, du titre de la pièce éponyme de Shakespeare, "All's Well That Ends Well". Pour moi, c'est dans Sylvain et Sylvette (car j'ai lu Sylvain et Sylvette avant Shakespeare - je veux dire avant de lire Shakespeare, et non pas avant que Shakespeare ne lût Sylvain et Sylvette, vous l'aviez compris, bien que la rédaction permette les deux interprétations) que j'ai trouvé pour la première fois, je crois, cette expression.

dimanche 3 mai 2015

Où il est question des catholiques traditionnalistes, du latin, de la résurrection, de l'égalité des sexes, du mariage pour tous et de Najat Vallaud-Belkacem


J'ai eu, il y a quelques jours, l'occasion d'assister à une messe de mariage célébrée selon le rite catholique dit "romain dans sa forme extraordinaire".

De la messe en latin

Selon ce rite, la messe est célébrée conformément au Missale Romanum, codifié en 1570 à la suite du Concile de Trente - d'où le nom de "messe tridentine" qu'on lui donne parfois. Pour mémoire, le Concile de Trente s'est conclu par une condamnation sans appel de l'"hérésie" protestante, et a été immédiatement suivi par le début des guerres de religion en France et aux Pays-Bas (le massacre de la Saint Barthélémy date de 1572). Mais cela n'a rien à voir avec mon propos d'aujourd'hui. Encore que ...

L'une des particularités de ce rite est que tous les textes sont lus en latin, certains étant ensuite lus en français, pour les ignares qui ne comprendraient pas le latin - ce qui explique, en partie au moins, pourquoi cette messe dure plus de deux heures.

Lorsque, à la suite du concile de Vatican II, la messe catholique avait commencé à être dite en français, j'avais trouvé bienvenu ce changement. Il me semblait relever du simple bon sens, et j'avais du mal à comprendre l'obstination de certains à continuer à réciter en latin des textes que la quasi-totalité des fidèles ne comprenaient pas.

Je dois dire que mon jugement sur la question a un peu évolué. Certes les fidèles, dans leur immense majorité, ne comprennent pas le latin. Et ils ont sans doute l'impression de comprendre les textes lus ou dits en français. Mais est-ce bien sûr ? Ils comprennent les mots, sans doute. Mais qui pourrait prétendre, sans mentir, ou sans se mentir à soi-même, comprendre réellement quelque chose à ce qui est dit ? Prenons simplement le texte du Credo. Est-ce que quelqu'un peut comprendre, avec son intelligence (intelligere, dirait-on en latin), que Jésus Christ a été "conçu du Saint Esprit " ? Peut-on comprendre la virginité de Marie ? la résurrection de Jésus ? la vie éternelle ?

samedi 17 janvier 2015

Etre, ou ne pas être, Charlie ?



Après les attentats du 7 janvier dernier le temps de l'émotion, de la tristesse, de la compassion, et de la colère, n'est sans doute pas passé encore. Celui des répliques, de tous ordres, comme celles-ci, n'est probablement pas près de passer. Mais cela ne doit pas empêcher de penser.

Je pense par exemple à ce fameux numéro de feu Hara-Kiri qui lui a valu son interdiction, en 1970. Hara-Kiri, qui se revendiquait "bête et méchant", avait titré pour la mort du Général de Gaulle : "Bal tragique à Colombey : 1 mort". Quelques jours plus tôt, l'incendie d'une discothèque, le 5-7, avait provoqué la mort de 146 jeunes dans des conditions atroces.

A l'époque, je crois bien que j'avais trouvé drôle cette plaisanterie de mauvais goût, et j'avais manifesté, in petto, contre cette censure que j'avais, comme beaucoup, jugée intolérable et imbécile. Aujourd'hui, même si je continue à la trouver drôle, je réalise à quel point cette blague de potache a dû être douloureusement vécue par ceux qui venaient de perdre un proche dans l'incendie en question. Cela justifiait-il d'interdire le journal ? Non, sans doute. Mais c'est juste pour se rappeler que l'humour peut blesser, gravement.

Pour revenir au 7 janvier dernier, des millions de personnes ont manifesté en France à la suite de ces attentats. Ceux qui ont manifesté pensaient tous avoir une bonne raison d'en être, en tout cas chacun avait la sienne : solidarité avec Charlie Hebdo, défense de la liberté d'expression, solidarité avec les morts, solidarité avec leurs proches, solidarité avec les juifs, solidarité avec les musulmans, défense de la civilisation, défense de la France, rejet du terrorisme, rejet de l'islamisme ... ou, tout simplement, pour voir, pour en être, pour être ensemble (voir par exemple cet article). Mais tout ça justifie-t-il une manifestation comme celle-là ?