vendredi 11 mai 2012

Le Cri, la Crise, le Krakatoa, et le rhinocéros de Java (1ère partie)


Une des versions du Cri, l'œuvre la plus connue d'Edvard Munch et l'une des plus célèbres de l'histoire de la peinture, vient d'être achetée pour 120 millions de dollars lors d'une vente aux enchères à New York, par un acquéreur inconnu.

Cette vente record n'est qu'une parmi de multiples illustrations du fait que, malgré la Crise (ou à cause d'elle ?), le marché de l'art se porte à merveille, comme le montre aussi cette autre vente record(près de 400 millions de dollars au total) réalisée le 8 mai par Christie's.

Au même moment il y a dans le monde, selon la Banque Mondiale, 2,5 milliards de personnes vivant avec moins de 2 dollars par jour.

Quel rapport, me direz-vous ? On va le voir - non sans parcourir quelques chemins de traverse.

Le Cri

Si l'on oublie un instant sa valeur marchande, pourquoi donc ce Cri nous touche-t-il si profondément, et si universellement ?

Ce qu'on lit dans l'attitude et sur le visage du personnage central, c'est l'angoisse, la détresse, la terreur, la souffrance. Il entend, peut-être, ce cri "qui déchir[e] la nature", selon l'expression même de Munch ; ou peut-être est-ce plutôt un cri à l'intérieur de son être, et auquel il cherche à échapper en se bouchant les oreilles. En vain, évidemment. Peut-être le personnage tente-t-il de crier lui aussi. Mais il n'y a pas de cri, seulement le silence. L'angoisse, la douleur restent muettes, murées à l'intérieur du personnage, sans échappatoire.

On aperçoit, à l'arrière-plan, d'autres personnages, indifférents, imperturbés : ils n'entendent pas, ne veulent pas entendre sans doute, ni le cri de la nature, ni celui de cet homme au plus profond de la détresse. Oui, au fond, c'est le silence de ce Cri, et le silence qui lui répond, qui nous saisissent.

Je pense à la chanson de Bob Dylan :
« ...
Yes, 'n' how many ears must one man have
Before he can hear people cry ?
...
Yes, 'n' how many times can a man turn his head,
Pretending he just doesn't see ?
The answer, my friend, is blowin' in the wind,
The answer is blowin' in the wind. »
« L'appareil photo ne peut pas concurrencer le pinceau et la palette, » écrivait Munch, « tant que l'on ne peut pas l'utiliser au Paradis ou en Enfer. » Ici, c'est bien l'Enfer qu'on devine dans les yeux vides de cet homme.

La crise morale du monde moderne semble tout entière rassemblée dans ce tableau : l'angoisse de l'homme devant la perte de sens, la peur de ce qui va advenir et qu'on ne comprend ni ne maîtrise, l'impuissance face aux évolutions menaçantes de l'environnement naturel, la souffrance des uns, l'égoïsme des autres, l'incommunicabilité absolue entre les êtres humains, la solitude.

L'éruption du Krakatoa

A propos de la genèse de ce tableau, daté de 1893, Munch écrit dans son journal, le 22 juillet 1892 :
« Je me promenais sur un sentier avec deux amis — le soleil se couchait — tout d'un coup le ciel devint rouge sang je m'arrêtai, fatigué, et m'appuyai sur une clôture — il y avait du sang et des langues de feu au-dessus du fjord bleu-noir de la ville — mes amis continuèrent, et j'y restai, tremblant d'anxiété — je sentais un cri infini qui se passait à travers l'univers et qui déchirait la nature. »
L'épisode que décrit Munch pourrait être lié aux phénomènes célestes observés dans les mois et les années qui ont suivi l'éruption du Krakatoa, en 1883.


L'île du Krakatoa (Krakatau en Indonésien) se trouve dans l'Océan Indien, plus précisément dans le détroit de la Sonde, entre les îles indonésiennes de Java et de Sumatra.

Il s'agit d'une des plus grandes éruptions volcaniques de l'histoire, comparable à celle de l'île de Santorin vers 1650 av. JC (qui est sans doute à l'origine de la série de calamités racontées dans la Bible sous laforme des dix plaies d'Egypte).

On estime à environ 40 000 le nombre de victimes du raz-de-marée qui s'en est suivi (pour mémoire, celui du 26 décembre 2004 a fait près de 300 000 victimes).
« Puis les cendres se mirent à pleuvoir. Aux cendres succéda la pierre ponce, mêlée de boue. Puis vint la nuit, une nuit noire opaque, de dix-huit heures, pendant laquelle toutes les forces aveugles de la nature unirent leurs efforts pour renouveler le Chaos. La mer furieuse, hurlante, se souleva. Une vague colossale s'engouffra dans le détroit, courant avec une vitesse insensée et se rua avec rage sur les terres. D'autres vagues suivirent celle-ci, non moins gigantesques, non moins furieuses, non moins destructives, poursuivant leur œuvre au milieu des ténèbres. Quand le jour reparut enfin, pâle et blafard, ce fut pour éclairer un spectacle lamentable et effrayant. Des villes, la veille animées, vivantes, pleines de mouvement et de bruit, avaient disparu. Ainsi Telok-Bétong, au fond de la baie de Campong, dans l'île de Sumatra ; à Java, Bantam, Anjer, Tjéringin, tous les villages de la côte, et la côte elle-même....» (Extrait - de seconde main - de L'Illustration, 22 décembre1883).
Pendant plusieurs années après l'éruption, le ciel a pris une teinte anormalement rouge au coucher du soleil, notamment en Europe. Ce phénomène était dû aux fines poussières de dioxyde de soufre projetées par l'éruption, qui tournèrent longtemps autour de la terre avant de retomber progressivement sur sa surface, sous forme de pluies acides. La présence de ces particules dans l'atmosphère accentuait en effet la diffusion de la lumière, en particulier le soir, quand les rayons du Soleil sont tangents à la courbure de la terre, colorant ainsi le ciel en rouge sombre. On a d'ailleurs observé le même type de phénomène lors de l'éruption du Pinatubo, aux Philippines, en 1991.

Cette catastrophe a eu aussi d'autres effets, moins anecdotiques, mais au moins aussi intéressants.

Les régions les plus touchées par la catastrophe, tant par les effets du raz-de-marée que par celui des pluies de cendres, ont évidemment été les zones côtières de Java et de Sumatra.

A l'époque, ces régions sont sous administration néerlandaise (elles font partie des Indes Orientales Néerlandaises, dont l'indépendance ne sera acceptée par les Pays-Bas qu'en 1949).

Les relations entre les communautés chrétienne et musulmane sont alors très tendues, et l'hostilité des autorités religieuses locales vis-à-vis des colons croissante. On prône dans les écoles islamiques le retour des "brebis égarées" de Java et Sumatra dans le giron de l'Islam. Dans ces conditions, "la situation de désolation qui suit l'éruption catalyse le déclenchement dans les zones touchées d'une vague meurtrière anti-occidentale par les fondamentalistes musulmans" (source : Wikipedia).

Mais les effets de l'éruption n'ont pas été seulement régionaux : dans l'année qui a suivi, la température moyenne du globe a baissé de 0,25°C, du fait de l'existence de ce nuage de poussières dans l'atmosphère, et les températures ne sont revenues à la normale que cinq années plus tard, en 1888.

A l'inverse, de façon surprenante, l'éruption a eu aussi des effets bénéfiques sur l'environnement. "Un an seulement après le cataclysme, de l'herbe pointe déjà sur les bouts d'îlots épargnés. Deux ans plus tard, vingt-six espèces de plantes y poussent et en 1924, ces fragments de terre sont recouverts d'une forêt dense. Les régions proches comme Lampung, presque stériles avant l'éruption, deviennent très fertiles. Cela attire une population importante. On estime par ailleurs que cette éruption a permis la survie du rhinocéros de Java." (source : Wikipedia) 

Ainsi, de même que Le Cri peut être interprété comme un symbole du monde moderne, l'éruption du Krakatoa peut être lue comme une métaphore de la crise financière mondiale actuelle : une accumulation souterraine de tensions (celle des dettes privées et publiques), une éruption violente et localisée (la crise des subprimes aux Etats-Unis en 2008), des conséquences dramatiques à court terme au voisinage immédiat de l'éruption (des millions de personnes ruinées aux Etats-Unis), des effets induits considérables et durables à l'échelle de la planète (la Crise), y compris l'exacerbation des conflits inter-religieux et des fondamentalismes ...

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