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mercredi 10 mars 2021

La laideur cachée des "les"

 


Quand on parle des êtres humains (*), l'usage de l'article défini pluriel devrait être banni du vocabulaire - à la seule exception du cas où on les englobe tous (**)(***).

Les Blancs, les Noirs, les hommes (au sens mâle), les femmes, les jeunes, les vieux, les pauvres, les riches, les Juifs, les Arabes, les médecins, les malades, les gros, les Français ... On peut multiplier les exemples, cela vaut pour tous. Ces "les"-là, qu'ils soient "nous" ou "eux", sont à l'origine, au cœur, à la conclusion, de toutes les guerres et de toutes les barbaries.

Lorsque je dis "les nègres", ce n'est pas le mot "nègre" qui est obscène : c'est le "les". On aura beau remplacer le mot "nègre" par tous les mots imaginables, si l'on garde le "les", l'obscénité demeure. Cette remarque vaut bien sûr pour toutes les catégories. Ce n'est pas en changeant les substantifs, ou les qualificatifs, qu'on réduira la quantité de malheur du monde (on risque au contraire de l'augmenter) : c'est en changeant leurs déterminants.

Le "les" ment, toujours. Le "les" nie les différences. Le "les" uniformise, le "les" enferme, le "les" embrigade, le "les" sépare, le "les" oppose, le "les" juge, le "les" exclut.

Le "les" est évidemment insupportable quand on l'utilise comme sujet du verbe "être". Il l'est tout autant quand on lui associe le verbe "penser". Passons sur le fait que c'est un oxymore, rien n'étant par définition plus incompatible avec le "les" que le fait de penser. L'essentiel est que, lorsqu'on dit, par exemple, "les Français pensent ceci ou cela", on interdit, on s'interdit, de comprendre que "Français" ne peut pas être un sujet pour l'acte de penser. On attribue de force une même "pensée" à tous les individus qui appartiennent, sans d'ailleurs l'avoir choisi, à la catégorie "Français" (le raisonnement vaut bien sûr pour n'importe quelle sous-catégorie). Ce faisant, on se trompe soi-même, et - surtout - on trompe ceux qui vous croient.

L'usage du "les" est une composante essentielle du vocabulaire guerrier : il est l'instrument de la mobilisation des uns contre les autres, des gentils contre les méchants, des "nous" contre les "eux". La guerre est le moment par excellence où l'individu doit n'être rien, et la collectivité (la "nation", la "patrie" ou quoi que ce soit du même tonneau criminel) doit être tout. Dire "les", c'est préparer la guerre, ou la faire.

Le "les" est l'essence même de la pensée totalitaire, celle qui nie l'individu concret au profit d'une collectivité abstraite qu'elle instrumentalise. Dès qu'on accole un "les" à un qualificatif, on renonce à voir des personnes, des individus singuliers dont aucun n'est identique à un autre : on réduit les gens à leur appartenance à une catégorie, on les assigne à résidence catégorielle ou identitaire, on gomme tout ce qui les rend uniques donc humains et vivants.

L'usage du "les" n'est pas seulement mensonger et malfaisant : il est aussi stupide (à moins, bien sûr, d'être intentionnellement mensonger et malfaisant). En utilisant le "les", on s'interdit de comprendre le monde réel, qui n'est fait que de singularités (****). Tout être humain partage avec d'autres êtres humains des caractéristiques communes, mais aucun n'est réductible à une catégorie. Chaque individu fait partie de "communautés" (*****) multiples et intriquées, mais aucun ne se définit exclusivement par ces appartenances, ni ne doit se voir réduit à elles. Chaque fois qu'on enferme une personne dans un "les" (ou même dans plusieurs "les", ce qui est un peu plus juste mais reste fondamentalement erroné), on l'ampute d'une part de son humanité, et on crée les conditions de la barbarie.

 

(*) Il n'y a que les humains dont je me préoccupe. Au "homo sum, et humani nihil a me alienum puto" de Térence, j'ajoute "homo sum, et hominem solum curo" (en espérant que mon latin de cuisine ne soit pas trop fautif). Les discours sur les choses, les végétaux, les animaux autres que l'homme (au sens de "homme et femme", ça va sans dire), m'indiffèrent pour tout ce qui ne touche pas à leur utilité pour l'homme.

(**) C'est bien sûr un peu simplificateur. Par exemple, dans la phrase "les gens qui traversent la rue sans regarder sont imprudents", l'usage du "les" est légitime, parce que 1) la formulation "les gens" ne vise ni n'exclut personne a priori, 2) la qualification d'imprudent est liée à un acte précis, le fait de traverser sans regarder, et 3) la qualification d'imprudent est un fait objectif et non une opinion. Je peux aussi dire, par exemple, "J'aime les gens qui doutent".

(***) Ce nécessaire bannissement concerne les cas où le "les" est utilisé au premier degré. Pour les degrés supérieurs, et pour l'humour en général, les auteurs sont en principe exemptés de peine. Sauf (exception à l'exception) s'il s'agit de propos destinés à des gens qui les prendront au premier degré. Autrement dit, aux cons. Tiens, j'ai écrit "les cons" : me serais-je autorisé une dérogation à la règle ? Que nenni : la tautologie reste permise, et quand on est con, on est con, ce quoi qu'on dise.

(****) Il est aussi vrai que, si l'on se contente de ne voir que des singularités sans chercher à comprendre comment et pourquoi ces singularités se constituent en communautés multiples et intriquées, on ne comprend rien non plus au monde réel.

 (*****) J'appelle "communauté" un ensemble de personnes réunies par le sentiment ou la conscience de partager entre elles une ou plusieurs caractéristiques communes qui les distinguent des autres personnes et qui sont importantes pour elles. Exemple de communauté : les supporters de l'OM. Exemple de l'usage imbécile (lorsqu'il est pris au premier degré, bien sûr) de l'article défini pluriel : "les supporters de l'OM sont des abrutis". Parce qu'en réalité, ce ne sont pas tous des abrutis.

samedi 18 février 2017

Lettre ouverte à Emmanuel Macron sur l'ISF

A propos de l'ISF et de sa réforme éventuelle



Cher Emmanuel,

La réforme de l'ISF que tu proposes ne tient pas debout. Et tu le sais très bien.

Tu sais évidemment, et tu le dis à l'occasion, que l'ISF est un mauvais impôt à tous points de vue (et c'est la raison pour laquelle il est si peu présent dans les autres pays) : il taxe le stock et non le flux, il n'a aucune vertu économique, il incite à la délocalisation, il est ségrégatif (entre ceux qui le paient et ceux qui ne le paient pas), et il touche principalement les classes aisées supérieures (celles qui ont constitué un patrimoine grâce à leur travail) tout en épargnant (relativement) les plus riches (qui, le plus souvent, le sont de naissance) grâce aux niches dont il est généreusement pourvu.

J'ai cru comprendre que ton projet vis-à-vis de l'ISF consistait à en exonérer les valeurs mobilières et à laisser tout le reste inchangé.

Ce n'est vraiment pas une bonne idée, c'est même une grosse erreur : cette réforme consiste, en gros, à conserver tous les défauts de l'actuel ISF en lui en ajoutant de nouveaux. Pour dire les choses crûment, ta réforme consiste simplement à créer une nouvelle niche fiscale : je pourrais presque dire que sa condamnation est contenue dans cette formulation.

J'entends la philosophie qui justifierait la réforme : il faut taxer la "rente" et encourager la prise de risque.

vendredi 4 décembre 2015

Si un jour je meurs ...

(Luc Arnault)

Si un jour je meurs ... (en souvenir du 13 novembre 2015 à Paris)

Si un jour je meurs
De mort violente
Si revient l'horreur
Stupide et sanglante

Si vient ce jour-là
Par pitié, ne me volez pas ma mort

Si des terroristes -
C'est le nom qu'on donne
Aux fantassins tristes
A qui l'on ordonne

De tuer des hommes
Contre la promesse
D'un paradis, comme
Une folle ivresse -

S'ils prennent ma vie
Laissez-moi en paix
Reposer ici
Laissez-moi en paix

Si vient ce jour-là
Par pitié, ne me volez pas ma mort

Pas de défilé
Pas de banderoles
D'hommage obligé
De belles paroles

dimanche 3 mai 2015

Où il est question des catholiques traditionnalistes, du latin, de la résurrection, de l'égalité des sexes, du mariage pour tous et de Najat Vallaud-Belkacem


J'ai eu, il y a quelques jours, l'occasion d'assister à une messe de mariage célébrée selon le rite catholique dit "romain dans sa forme extraordinaire".

De la messe en latin

Selon ce rite, la messe est célébrée conformément au Missale Romanum, codifié en 1570 à la suite du Concile de Trente - d'où le nom de "messe tridentine" qu'on lui donne parfois. Pour mémoire, le Concile de Trente s'est conclu par une condamnation sans appel de l'"hérésie" protestante, et a été immédiatement suivi par le début des guerres de religion en France et aux Pays-Bas (le massacre de la Saint Barthélémy date de 1572). Mais cela n'a rien à voir avec mon propos d'aujourd'hui. Encore que ...

L'une des particularités de ce rite est que tous les textes sont lus en latin, certains étant ensuite lus en français, pour les ignares qui ne comprendraient pas le latin - ce qui explique, en partie au moins, pourquoi cette messe dure plus de deux heures.

Lorsque, à la suite du concile de Vatican II, la messe catholique avait commencé à être dite en français, j'avais trouvé bienvenu ce changement. Il me semblait relever du simple bon sens, et j'avais du mal à comprendre l'obstination de certains à continuer à réciter en latin des textes que la quasi-totalité des fidèles ne comprenaient pas.

Je dois dire que mon jugement sur la question a un peu évolué. Certes les fidèles, dans leur immense majorité, ne comprennent pas le latin. Et ils ont sans doute l'impression de comprendre les textes lus ou dits en français. Mais est-ce bien sûr ? Ils comprennent les mots, sans doute. Mais qui pourrait prétendre, sans mentir, ou sans se mentir à soi-même, comprendre réellement quelque chose à ce qui est dit ? Prenons simplement le texte du Credo. Est-ce que quelqu'un peut comprendre, avec son intelligence (intelligere, dirait-on en latin), que Jésus Christ a été "conçu du Saint Esprit " ? Peut-on comprendre la virginité de Marie ? la résurrection de Jésus ? la vie éternelle ?

samedi 17 janvier 2015

Etre, ou ne pas être, Charlie ?



Après les attentats du 7 janvier dernier le temps de l'émotion, de la tristesse, de la compassion, et de la colère, n'est sans doute pas passé encore. Celui des répliques, de tous ordres, comme celles-ci, n'est probablement pas près de passer. Mais cela ne doit pas empêcher de penser.

Je pense par exemple à ce fameux numéro de feu Hara-Kiri qui lui a valu son interdiction, en 1970. Hara-Kiri, qui se revendiquait "bête et méchant", avait titré pour la mort du Général de Gaulle : "Bal tragique à Colombey : 1 mort". Quelques jours plus tôt, l'incendie d'une discothèque, le 5-7, avait provoqué la mort de 146 jeunes dans des conditions atroces.

A l'époque, je crois bien que j'avais trouvé drôle cette plaisanterie de mauvais goût, et j'avais manifesté, in petto, contre cette censure que j'avais, comme beaucoup, jugée intolérable et imbécile. Aujourd'hui, même si je continue à la trouver drôle, je réalise à quel point cette blague de potache a dû être douloureusement vécue par ceux qui venaient de perdre un proche dans l'incendie en question. Cela justifiait-il d'interdire le journal ? Non, sans doute. Mais c'est juste pour se rappeler que l'humour peut blesser, gravement.

Pour revenir au 7 janvier dernier, des millions de personnes ont manifesté en France à la suite de ces attentats. Ceux qui ont manifesté pensaient tous avoir une bonne raison d'en être, en tout cas chacun avait la sienne : solidarité avec Charlie Hebdo, défense de la liberté d'expression, solidarité avec les morts, solidarité avec leurs proches, solidarité avec les juifs, solidarité avec les musulmans, défense de la civilisation, défense de la France, rejet du terrorisme, rejet de l'islamisme ... ou, tout simplement, pour voir, pour en être, pour être ensemble (voir par exemple cet article). Mais tout ça justifie-t-il une manifestation comme celle-là ?

vendredi 19 décembre 2014

Ma lettre au Père Noël

Merci Geluck pour ton cadeau !

Cher Père Noël,

Je t'aime bien, tu es un chic type. Et si tu n'existais pas, il faudrait t'inventer. Je te dis ça au cas, certes très improbable, où tu existerais, et où, de surcroît, tu serais sensible à la flatterie (cette deuxième hypothèse étant nettement moins improbable que la première) : ça augmenterait peut-être mes chances de voir mes vœux exaucés. Parce que, tu vas voir, il y a de quoi faire. D'ailleurs, si tu trouves que c'est trop, je suis prêt à patienter jusqu'à l'année prochaine, voire celle d'après.

C'est ça qu'il y a de bien avec toi : tu reviens toujours l'année prochaine. Enfin, jusqu'à présent. Pourvu que ça dure. Parce que, même si ton chariot est vide cette fois, ou seulement, comme le plus souvent, plein de trucs qui n'en valent pas la peine, voire dont on voudrait se débarrasser au plus vite, on peut toujours espérer pour la suivante.

Et puis, un an, c'est juste ce qu'il faut pour essayer tous les machins que tu nous as apportés, pour voir si ça marche, pour s'en lasser, ou s'en dégoûter le cas échéant, et pour réfléchir à de nouvelles idées de cadeaux. Alors, quoi qu'il arrive, n'oublie pas de revenir l'année prochaine, je compte sur toi.

Juste une dernière chose. Pour les cadeaux, je n'aime pas trop les surprises, sauf quand elles sont bonnes, ce qui arrive malheureusement très rarement. Alors n'essaie pas de me refiler tes invendus de l'an dernier en prétextant que tu n'as pas en magasin ce que j'avais demandé : ça ne va pas le faire. Mets-les directement à la décharge, ça nous fera gagner du temps.

Alors pour cette année, voici ma petite liste. Vois ce que tu peux faire, je t'en saurai gré, infiniment.

lundi 16 juin 2014

Alain Finkielkraut à l'Académie Française : est-ce bien raisonnable ?



Cher Jean d'Ormesson,

La presse rapporte que vous avez "fait campagne" pour l'élection d'Alain Finkielkraut au fauteuil de Félicien Marceau à l'Académie Française. Il se dit aussi que, parmi les plus connus de vos collègues, Pierre Nora, Michel Déon, Max Gallo, Hélène Carrère d'Encausse, entre autres, y auraient eux aussi été favorables. Et vous fûtes seize, parmi les trente-neuf Immortels vivants, à lui accorder votre suffrage. Pas une élection de maréchal, certes : mais une élection tout de même.

Vous pourriez, mon cher Jean, me demander alors : de quoi vous mêlez-vous ? Sont-ce donc vos oignons ? L'Académie n'aurait ainsi pas le loisir de choisir qui lui plaît pour siéger en son sein ?

Eh bien oui, en prose ou en vers, cela me regarde. Parce que je suis, en quelque sorte, l'un de vos employeurs, et que vous avez, de ce fait, quelques obligations envers moi. Car même si ce ne sont pas eux, ce qu'à Dieu ne plaise, qui vous choisissent, ne sont-ce pas les contribuables français qui financent cette vénérable institution qu'est l'Académie Française ? Il me semble que ça leur donne le droit, et peut-être même le devoir, d'avoir un avis sur ce qui s'y passe, et de le donner, à l'occasion.

M'ayant accordé ce droit d'opinion vous pourriez alors, cher Jean, me demander : mais quel mal y a-t-il à l'élection d'Alain Finkielkraut ? Ce garçon n'aurait-il pas toutes les qualités, et tous les mérites, requis, pour siéger à l'Académie ? De quels odieux forfaits se serait-il rendu coupable, qui le rendraient indigne de cet honneur, et de cette charge ?

samedi 15 février 2014

Laissez Vincent Lambert mourir en paix !


« [...] le sage vit tant qu'il doit, et non pas tant qu'il peut. [...] le présent que Nature nous ait fait le plus favorable, [...] c'est de nous avoir laissé la clef des champs ». (Montaigne, Les Essais)

Ce qui s'est passé autour de Vincent Lambert ces derniers mois est tout simplement insupportable.

On parle souvent, et cela arrive même à des gens bien intentionnés, du cas Vincent Lambert, du dossier Vincent Lambert, de l'affaire Vincent Lambert. On en oublierait presque, parfois, que Vincent Lambert est une personne. Une personne vivante, encore, et souffrante, assurément, dans ce qui lui reste de conscience, pour autant qu'il lui en reste.

Si crime il y a, ou il doit y avoir, le concernant, ce ne sera certainement pas celui de cesser de le maintenir artificiellement en vie : ce sera au contraire celui d'avoir prolongé inutilement ses souffrances et celles de ses proches, sans qu'aucun espoir de rémission ne le justifie.

Pourtant des médecins, en leur âme et conscience, en toute transparence, et dans le strict respect de la loi en vigueur (1), ont choisi d'appliquer ce principe d'humanité qui figure dans le serment qu'ils font au moment d'être admis à exercer la médecine : "Je ne prolongerai pas abusivement les agonies". Ils ont choisi de le faire même au prix d'une contradiction, inévitable, avec le principe du même serment qui le suit immédiatement : "Je ne provoquerai jamais la mort délibérément". Ce choix n'était pas si commun, ni, sans doute, si facile, et on aimerait que tous les médecins aient le même courage.

Pourtant l'épouse de cet homme, la seule, parmi celles et ceux à qui on a demandé leur avis, à avoir été choisie par lui, la seule donc dont l'opinion devrait compter, s'agissant d'une personne majeure qui n'est plus en état de donner la sienne, est, elle aussi, favorable à l'arrêt des traitements.

vendredi 29 novembre 2013

La loi sur le "vote blanc", symptôme d'une démocratie malade

(d'après Aurel)

Le 28 novembre 2013, l'Assemblée Nationale a adopté, dans une touchante unanimité, et sous les applaudissements de la quasi-totalité de la classe politique et des commentateurs, la proposition de loi visant à reconnaître le vote blanc aux élections, sous la forme suivante : 
« Les bulletins blancs sont décomptés séparément [...]. Ils n’entrent pas en compte pour la détermination des suffrages exprimés, mais il en est fait spécialement mention dans les résultats des scrutins [...]». 
J'avais déjà eu l'occasion de dire ici tout le mal que je pensais de ce que je croyais n'être qu'une mauvaise plaisanterie. Je n'imaginais pas, à vrai dire, que les parlementaires pousseraient la démagogie, la lâcheté et l'irresponsabilité jusqu'à voter un texte aussi stupide ; pire encore, qu'aucune voix ne s'élèverait parmi eux, ni en-dehors d'eux d'ailleurs, pour dire qu'il était temps de cesser de prendre les citoyens pour des crétins. Malheureusement, je me trompais. 

Pas besoin de sortir de Sciences-Po pour comprendre l'insondable nullité de cette loi. Et le fait que quelques-uns des grands penseurs de notre temps, de Francis Lalanne à Bruno Gaccio, en attendant, peut-être, Patrick Sébastien et Line Renaud, soutiennent cette loi, n'y change rien. Un vote blanc n'a et n'aura jamais plus de sens ni d'effet qu'une abstention ou qu'un vote nul : décompté ou pas, il ne compte pas. Il est d'ailleurs fait pour ça. Le voteblanchiste exprime par un bulletin déposé dans l'urne son souhait de ne pas choisir : le même souhait que celui qu'exprime, à sa façon, le pêcheur à la ligne. Comme lui, il laisse les autres choisir pour lui. Ce qui est une décision parfaitement respectable au demeurant, quel que soit le mode de non-expression de suffrage. 

dimanche 15 septembre 2013

Le "mariage pour tous", et après ? (2ème partie)


(pour lire la 1ère partie)

A propos de la loi, aujourd'hui adoptée par la France, autorisant le mariage homosexuel, je me suis intéressé jusqu'ici à la question de l'égalité, à celle de l'acceptation sociale de l'homosexualité, et à celle de la confusion originelle entre mariage civil et mariage religieux.

Je voudrais m’interroger maintenant sur les questions relatives à la parentalité et à la filiation, qui sont, je crois, les seules questions vraiment sérieuses à propos du mariage homosexuel, et qui seront au cœur des débats qui vont suivre immanquablement, de la PMA (procréation médicalement assistée) à la GPA (gestation pour autrui).

Les questions de la parentalité et de la filiation

Dans le débat sur le mariage homosexuel, ces questions ont été le plus souvent instrumentalisées par les opposants de principe - je veux dire que, pour beaucoup, elles ont servi de prétexte, ou de paravent, à des prises de position dont les motivations étaient moins nobles que la protection des enfants. Le "principe de précaution", ici comme dans d'autres domaines, était un argument facile pour ceux qui ne veulent rien changer. Cela n'a malheureusement pas contribué à ce que ces questions soient débattues avec la sérénité qui aurait été nécessaire. Il n'empêche : il n'est pas trop tard pour y réfléchir.

Le "mariage pour tous", et après ? (1ère partie)


(pour lire la 2ème partie)

La France, après un certain nombre d'autres pays, autorise désormais le mariage entre personnes du même sexe, ainsi que l'adoption d'enfants par les couples ainsi constitués. Pour ma part, je n'ai pas vu de raison sérieuse de m'y opposer - même si les arguments qui ont été avancés en faveur de cette évolution législative n'ont pas toujours été, loin de là, très convaincants.

Néanmoins, même si la cause est entendue, même si la messe est dite, si l'on peut dire, sur le mariage et sur l'adoption, il ne me semble pas inutile d'y revenir. Car il reste encore des questions à venir, en particulier sur la procréation médicalement assistée (PMA) et sur la gestation pour autrui (GPA).

La question de l'égalité

Un des arguments avancés par les partisans du "mariage pour tous" était celui de l'égalité entre tous les individus, quelle que soit leur orientation sexuelle et leur choix de vie. Je ne crois pas, pour ma part, qu'on doive le retenir.

L'article 1er de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789 proclame que "les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune". La Constitution française précise : "[La France] assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion". Elle n'a pas ajouté "sans distinction de sexe" : par prudence, et par réalisme, sans doute.

Peut-on ainsi déduire du principe d'égalité devant la loi que, puisqu'un homme a le droit d'épouser une femme, une femme doit le pouvoir aussi, ou inversement ? La réponse est juridiquement non : le fait que la loi réservait jusqu'à présent le mariage à un couple formé d'un homme et d'une femme n'était pas contraire au principe d'égalité tel qu'il est défini dans la Constitution. Dans un arrêt récent, le Conseil Constitutionnel a été très clair sur ce point : "Le principe d'égalité ne s'oppose ni à ce que le législateur règle de façon différente des situations différentes, ni à ce qu'il déroge à l'égalité pour des raisons d'intérêt général" (voir cet article). Et en l'occurrence, la différenciation faite par la loi entre l'homme et la femme concernant le mariage était jugée motivée par l'intérêt général.

samedi 27 juillet 2013

De l'illusion de la gratuité




La Ministre de la Justice, Christiane Taubira, vient d'annoncer la suppression de la taxe de 35 euros dont devait s'acquitter un particulier pour saisir la justice d'un litige (voir ici). "Le rétablissement de la gratuité de la justice", se sont réjouis tant la Ministre que nombre de commentateurs. D'autres, dont je suis, y voient une décision purement démagogique qui ne pourra avoir pour résultat que d'aggraver les maux dont souffre la société française en général et la justice en particulier, sans aucun effet bénéfique pour quiconque - sinon, peut-être, pour la corporation des avocats.

Je vais m'expliquer sur les raisons de ma colère à propos de cette décision consternante et absurde. Mais j'ai envie d'en profiter pour partager une ébauche de réflexion sur la notion de "gratuité". Ou plutôt, sur l'illusion de la gratuité. Car, contrairement aux apparences, ce qui semble gratuit  ne l'est presque jamais pour tout le monde, et ne l'est même qu'assez rarement pour ceux qui croient en être les bénéficiaires.

Gratuit, qu'est-ce que ça veut dire ?

Gratuit vient du mot latin gratus, qui signifie « agréable, aimable ». Le latin gratus serait lui-même apparenté, selon le Dictionnaire Latin de Charlton T. Lewis & Charles Short, au grec χάρμα, kharma, « source de plaisir ». De la même famille, on trouve en français gré, grâce, gracieux, agréer, gratifier, gratitude ou ingratitude, etc.

vendredi 9 novembre 2012

De l'ISF, des pigeons, et d'autres symptômes de la confusion mentale régnant à propos de l'impôt (3ème partie)


3ème partie : les morales de cette histoire

Dans les deux billets précédents, je me suis intéressé aux débats et aux volte-face du gouvernement de Jean-Marc Ayrault sur deux évolutions potentielles de la fiscalité française : l'inclusion des œuvres d'art dans l'assiette de l'ISF, et la taxation des plus-values de cession des parts d'entreprise.
 
De ces deux épisodes je tire deux leçons.
La première leçon, c'est que, quand on veut réformer, deux ingrédients sont essentiels à la réussite de l'opération :
  • une colonne vertébrale, c'est-à-dire un corps de doctrine suffisamment solide, stable et cohérent pour ne pas être emporté par la première bourrasque,
  • une rigoureuse préparation, et en particulier une concertation préalable approfondie avec l'ensemble des acteurs concernés, pour éviter autant que possible les surprises, et pouvoir réagir aux événements imprévus de façon appropriée sans donner l'impression de se renier.
En l'occurrence, le gouvernement a manqué des deux, donnant l'impression d'une absence de cap d'une part, d'une impréparation coupable d'autre part.
La mesure proposée sur la taxation des plus-values, par exemple, était loin d'être scandaleuse en soi. Elle aurait donné un signal de justice fiscale. Elle n'aurait probablement eu que des impacts très limités sur l'économie française si elle avait été proprement préparée - et donc notamment soigneusement calibrée.

dimanche 4 novembre 2012

De l'ISF, des pigeons, et d'autres symptômes de la confusion mentale régnant à propos de l'impôt (2ème partie)



2ème partie : des pigeons, et des bonnes et mauvaises raisons pour - ou pour ne pas - leur voler dans les plumes
 

L'élaboration du premier budget du quinquennat Hollande (je dis "du quinquennat", et non pas "du premier quinquennat", car ses premiers mois d'exercice me font sérieusement douter qu'on l'autorise à redoubler) a soulevé quelques débats fiscaux dont je me suis délecté.
Dans mon billet précédent j'épiloguais sur les œuvres d'art et l'ISF. Je m'intéresse aujourd'hui à l'épisode des Pigeons.

Bref résumé de l'épisode
Le gouvernement, en application de l'engagement de François Hollande de taxer les revenus du capital comme ceux du travail, inclut dans son projet de loi de finances 2013 une disposition prévoyant d'imposer la plus-value dégagée lors de la vente des parts d’une entreprise selon le barème de l’impôt sur le revenu.
Un petit groupe d'entrepreneurs, qui prend le nom de "pigeons", déclenche un tir de barrage nourri contre cette mesure.
Le gouvernement, aussi terrorisé par cette attaque surprise d'une escadrille de volatiles que les habitants de Bodega Bay l'avaient été par les corbeaux d'Hitchcock, fait très rapidement machine arrière, et capitule en rase campagne.
En conclusion, victoire par KO médiatique de quelques douzaines de pigeons contre le gouvernement, qui perd sur tous les tableaux :
  • un manque à gagner fiscal, qu'il faudra bien compenser par ailleurs
  • une impression d'amateurisme, d'impréparation et d'incohérence entre les discours et les actes
  • pour les uns, le sentiment que le gouvernement a cédé sans combattre aux lobbys patronaux ; pour les autres, une image "anti-entrepreneuriale" dont il aura beaucoup de mal à se débarrasser
  • et enfin une reculade improvisée ne pouvant qu'encourager d'autres mouvements de fronde à tenter leur chance à l'avenir.

samedi 27 octobre 2012

De l'ISF, des pigeons, et d'autres symptômes de la confusion mentale régnant à propos de l'impôt (1ère partie)


1ère partie : de l'exclusion des œuvres d'art de l'assiette de l'ISF

L'élaboration du premier budget du quinquennat Hollande (je dis "du quinquennat", et non pas "du premier quinquennat", car ses premiers mois d'exercice me font sérieusement douter qu'on l'autorise à redoubler) a soulevé quelques débats fiscaux dont je me suis délecté. Bien entendu, on a débattu (un peu) de l'inclusion des œuvres d'art dans l'assiette de l'ISF.
L'ISF et les œuvres d'art
Comme à la création de l'ISF (ou IGF dans sa version primitive) par François Mitterrand en 1982, comme en 1988 (gouvernement Rocard), puis en 1998 (gouvernement Jospin), puis en 2011 (gouvernement Fillon), est revenue sur la table en 2012 la question de l'intégration des œuvres d'art dans l'assiette de cet impôt.
Le scénario est toujours le même : quelques voix s'élèvent, parmi les parlementaires de gauche ou de droite, animées par des motivations diverses, pour remettre en cause le régime de faveur dont bénéficient les propriétaires d'œuvres d'art pour le calcul de l'ISF. Il ressort des débats parlementaires qu'au fond tout le monde ou presque, à droite comme à gauche, trouverait assez normal que les œuvres d'art soient taxées comme les autres éléments du patrimoine, à quelques détails près. Et pourtant l'histoire se termine toujours de la même façon : très rapidement, les contestataires sont remis dans le "droit" chemin par le gouvernement, de gauche ou de droite.
En 2011, Nicolas Sarkozy avait sifflé la fin de la récréation avec ces mots définitifs : « C'est une stupidité ». Il avait justifié son appréciation en déclarant, sans rire, que cela donnerait « la possibilité à l'administration fiscale de rentrer dans les domiciles des gens » pour contrôler les déclarations, et ferait « disparaître toute une part du marché des œuvres d'art en France ».
En 2012 Jean-Marc Ayrault, craignant sans doute de se voir opposer ses déclarations de l'année précédente alors qu'il était dans l'opposition, et conscient peut-être de la pauvreté des arguments qu'il avait à sa disposition, s'est contenté d'une oraison funèbre minimale : « La position du gouvernement est très claire. Il n'y aura pas d'intégration dans le calcul de l'impôt sur la fortune des œuvres d'art ». On ne pouvait guère faire plus concis.
Aurélie Filippetti, ministre de la Culture de Jean-Marc Ayrault, n'a pas été en reste : « L'exonération d'ISF pour les œuvres d'art fait partie de l'exception culturelle. Ce serait une grave erreur que de la remettre en cause alors que la compétition internationale sur le marché de l'art est très forte».
Et comme à chaque fois les détenteurs et les marchands d'œuvres d'art, après un court moment d'inquiétude, ont poussé un ouf de soulagement.

vendredi 26 octobre 2012

Où va l'Espagne ?


Les dernières statistiques viennent de tomber - et de tomber bien bas : le taux de chômage en Espagne dépasse 25%.
Plus d'un Espagnol sur quatre sans emploi. Plus de la moitié des jeunes. Un foyer sur dix dont tous les membres sont au chômage.
On n'arrive pas à y croire : comment l'Espagne, ce très grand pays sinon par la taille, du moins par l'influence qu'il a eue sur l'histoire de l'occident et les marques qu'il y a laissées, ce pays d'immense culture, ce pays de conquérants et d'artistes, ce symbole de la résistance aux oppressions, en est-elle arrivée là ? comment s'en relèvera-t-elle ?
Est-ce bien l'Espagne de Christophe Colomb et des conquistadors ? L'Espagne de Charles Quint ? L'Espagne qui a donné sa langue à 21 pays et 400 millions de personnes dans le monde ?
L'Espagne de l'Alhambra de Grenade, de la Grande Mosquée de Cordoue, de l'Alcazar de Séville, de la Sagrada Familia de Barcelone, du Musée Guggenheim de Bilbao ?
L'Espagne du flamenco et de la corrida ?
L'Espagne de la résistance contre l'invasion de Napoléon, et de celle contre la dictature du Général Franco ?
L'Espagne du Greco, de Goya, de Velasquez ? Celle de Miro, de Dali, de Gris, de Picasso ?
L'Espagne de Cervantes, de Machado, de Garcia Lorca, de Cela ? Celle dont Victor Hugo a tiré Hernani et Ruy Blas ?
L'Espagne d'Albeniz, de Granados, de de Falla ? de Fernando Sor, de Narciso Yepes, d'Andres Segovia, de Paco de Lucia ? celle du grand Paco Ibanez ?
L'Espagne de Bunuel, de Saura, d'Almodovar ?
Et j'en oublie bien sûr.
Non, cette Espagne-là ne peut pas mourir.

samedi 22 septembre 2012

François Hollande : 1ère évaluation trimestrielle

© Philppe Pouzaud, dit Grissôme

François Hollande n'avait pas été, jusqu'au printemps dernier, un sujet particulièrement brillant : il s'était surtout distingué, parmi ses camarades, par son sens de l'humour, et sa capacité à ne fâcher personne (à l'exception de son épouse, mais c'est une autre histoire).

Sa réussite au concours le plus prestigieux de la République (non, je ne parle pas de Normale, même s'il en a été beaucoup question dans la campagne, ainsi qu'en ville d'ailleurs, mais de l'élection présidentielle), a donc été, pour beaucoup, une surprise.

Du coup, on attend peu de lui : on ne pourra donc, au mieux, qu'être déçu en bien, comme disent nos amis suisses.

Le véritable adversaire de François Hollande n'est pas, comme il l'a dit un jour, la finance : son véritable adversaire, c'est lui-même. Le problème en effet, c'est qu'il n'a guère que deux solutions, compte tenu de la teneur de son oral au concours : soit faire ce qu'il a dit, ce qui, pour une grande part, ne serait pas particulièrement judicieux ; soit ne pas le faire, ou faire le contraire, et un certain nombre de gens lui en voudront. Pile tu gagnes, face je perds : c'est en résumé ce qui l'attend, en toute normalité, au prochain concours, dans cinq ans.

Même si le contrôle continu n'est pas la règle de fonctionnement de notre système démocratique, dans lequel seul l'examen final compte, j'ai eu envie, après son premier trimestre d'exercice(s), de faire une évaluation de son travail. Notée, comme il se doit, par matière, sur la base d'une grille de notation on ne peut plus personnelle.

samedi 7 juillet 2012

L'"affaire Nasri" : cachez ce sein …

ou : Nasri, bouc émissaire idéal ?


"Le premier qui dit la vérité / Il doit être exécuté", chantait jadis Guy Béart. J'ai un peu l'impression que ce constat s'applique assez bien, ces jours-ci, à Samir Nasri, qui a eu le mauvais goût d'insulter, non pas un arbitre, non pas un spectateur qui avait payé sa place, non, bien pire que cela : un journaliste, qui tentait de l'interviewer à la suite du match perdu par l'équipe de France contre l'Espagne lors de l'Euro 2012.

Loin de moi l'idée de considérer Samir Nasri comme une victime : il est trop bien payé, et il a trop cherché ce qui lui arrive, pour qu'on en fasse un martyr.

Mais si l'on y regarde bien, l'"affaire Nasri", et les vagues qu'elle a provoquées, pourraient constituer un reflet à peine déformé de quelques unes des faiblesses, ou des tares, de notre société, faiblesses ou tares qu'elle a du mal à admettre, et que le recours à un "bouc émissaire" permet commodément de continuer à se cacher à elle-même.

vendredi 8 juin 2012

Le bonheur serait-il dans le prêt ?


La fable qui suit (dont je n'ai pas réussi à identifier l'auteur original) tourne en boucle sur les sites internet. Ce qui ne l'empêche pas d'être intéressante.
L'histoire se passe dans un bourg perdu au fin fond de la Grèce (mais elle pourrait aussi bien se situer en Irlande, en Italie, en Espagne, au Portugal, ou pourquoi pas en France …).

L'ambiance est morose dans la petite ville : après une période d'euphorie où l'économie était florissante, l'activité s'est brusquement arrêtée. Chacun craint soit de ne pas pouvoir rembourser ses dettes, soit de ne pas être remboursé par ses propres débiteurs … Les habitants ont le moral dans les chaussettes.
Un soir d'automne, sous une pluie battante, une grosse Mercedes noire parcourt les rues désertes. Le conducteur, un riche touriste allemand égaré dans cette région de lui inconnue, gare son auto devant le seul hôtel de la ville. Il entre dans le modeste établissement, et demande à voir les chambres disponibles, afin d’en choisir une pour la nuit. En échange d'un billet de 100 euros, qu'il dépose sur le comptoir, le gérant de l’hôtel lui confie les clés et lui propose de choisir la chambre qui lui convient.

Dès que le touriste a disparu dans l’escalier, l’hôtelier s’empare du billet de 100 euros et se précipite chez le charcutier, son voisin, afin de lui régler les 100 euros qu'il lui doit. Le charcutier, qui doit lui-même de l’argent à l'éleveur de porcs, se rend immédiatement chez ce dernier et lui remet le billet de 100 euros. L’éleveur, à son tour, s'empresse de régler la dette qu'il avait auprès de la coopérative agricole où il achète ses fournitures. Le directeur de ladite coopérative a une sévère ardoise au bistrot du coin : il y court immédiatement acquitter son dû auprès du tenancier du débit de boisson. Le tavernier le glisse alors discrètement à la péripatéticienne locale qui lui fournit ses services à crédit déjà depuis quelques semaines. La courtisane, qui utilise régulièrement une chambre de l’hôtel pour réaliser ses prestations, court aussitôt payer sa facture à l’hôtelier. Celui-ci dépose la coupure de 100 euros sur le comptoir où le touriste allemand l’avait laissée en arrivant.
Au même moment, le touriste redescend l’escalier, indique qu’il ne trouve pas les chambres à son goût, ramasse son billet et s’en va.

Personne n’a rien produit. Mais personne n’est plus endetté : tous les protagonistes de cette histoire ont l'impression de s'être enrichis ! Du coup, le village retrouve le moral : l'hôtelier remplit à nouveau son garde-manger et le charcutier sa chambre froide, l'éleveur paie la tournée au bistrot, le cafetier file à l'hôtel s'offrir un moment d'intimité avec la demoiselle … et la vie reprend son cours heureux.
On peut s'amuser à réfléchir autour de cette parabole.


De l'importance de la liquidité
Le touriste allemand, quoique riche et solvable, n'a finalement rien acheté, ni rien laissé, repartant avec l'argent qu'il avait apporté. Il n'a en aucune façon amélioré la balance commerciale, ni la balance des paiements, du village, ni en aucune façon contribué directement à l'activité de ses habitants (à part celle, bonne pour la santé à défaut d'être immédiatement productive, de courir chez les uns et chez les autres).