Selon les derniers sondages dignes de foi, le deuxième tour de l’élection présidentielle française de 2027 opposera Marine le Pen et Jean-Luc Mélenchon. Il ne fait de doute pour personne que, si ce scénario en train de devenir probable se réalise, Marine le Pen sera la prochaine Présidente de la République.
Encore toute pantelante après la sidérante séance de papolâtrie que la presse, oubliant que les Français sont divers dans leurs croyances tout autant que dans leur couleur de peau (combien de non-blancs dans ces rassemblements ?), vient de lui administrer, la France s’apprête donc, consentante, et toute honte bue, à se donner au Rassemblement National, successeur du Front National de feu Jean-Marie le Pen, à ses alliés actuels et à ses ralliés (il n’en manquera pas).
Cette perspective ne suscite guère d’émotion. Qui, au-delà des cercles partisans, tire la sonnette d’alarme ? Une grande partie des Français qui, naguère, jugeaient le Front National infréquentable, s’y sont déjà résignés, voire pour certains convertis, ou n’y voient qu’un moindre mal : la presse, les politiques, les citoyens ordinaires, combien sont-ils encore à vouloir vraiment se battre ?
On a peut-être raison, après tout, de ne pas avoir peur de Marine le Pen : l’exemple de Giorgia Meloni en Italie montre que le pire n’est pas certain, que la démocratie n’y est apparemment pas en danger, que l’alternance reste possible. Mais on aurait tort en tout cas de ne voir dans son éventuelle élection qu’une péripétie de la démocratie. Le changement de nom n’a pas modifié la nature du parti qu’elle dirige. Et au-delà du risque, qu’on ne peut écarter, de la résurgence des vieux démons de l’extrême-droite parvenue au pouvoir, ce qui est en jeu, ce sont les valeurs que porte notre démocratie.
Quand la démocratie choisit l’extrême-droite, elle se suicide : ce qui gagne, comme on le voit partout, c’est le repli identitaire, le rejet de l’étranger, le règne de la force et du chacun pour soi, le reflux de la solidarité, la régression culturelle, le conservatisme obtus. Ce qui gagne, c’est tout ce contre quoi la philosophie dite « des lumières », qui fonde et justifie notre démocratie, s’est battue.
Pourquoi en sommes-nous arrivés là ? Il est facile de répondre que c’est la pente naturelle, que c’est le signe, et la conséquence, de l’échec de ceux qui nous ont gouvernés jusqu’à présent, que nos voisins vivent tous plus ou moins la même histoire … Mais ces constats n’exonèrent pas ceux qui en portent, chacun pour sa part, une responsabilité.
Ils sont responsables et coupables, les Français amnésiques et renégats de droite que l’extrême-droite n’effraie plus, d’avoir oublié que la droite française est l’héritière du gaullisme, symbole de la résistance à la peste brune.
Responsables et coupables, les Français amnésiques et renégats de gauche obnubilés par leur rejet viscéral de Jean-Luc Mélenchon au point d’avoir oublié que les valeurs que porte ce dernier sont celles jadis portées par Jaurès et Blum, et d’en arriver, reniant leurs propres valeurs, à poser une équivalence entre le Rassemblement National et la France Insoumise, contribuant ainsi à renforcer à la fois le premier et la seconde.
Responsables et coupables, les Français de toutes obédiences politiques et religieuses qui ont réussi à effacer des mémoires le racisme et l’antisémitisme constitutifs du Front National, en mettant en scène, pour des motifs purement politiques, la dénonciation d’un antisémitisme largement fantasmé de la France Insoumise, et en banalisant les positions islamophobes du Rassemblement National, le tout sous le couvert opportun des luttes, justifiées, contre l’islamisme et contre l’antisémitisme.
Responsable et coupable, Jean-Luc Mélenchon, d’avoir choisi une stratégie et une posture politiques de provocation à outrance, et de servir ainsi de marchepied à Marine le Pen, en contribuant à la rendre fréquentable et en se privant en même temps de toute possibilité de contribuer à rassembler une majorité face à elle.
Responsables et coupables, la grande majorité des politiciens, d’avoir préféré gérer à la petite semaine l’intérêt de leur boutique et leur intérêt personnel, au lieu de prendre leurs responsabilités lorsqu’ils ont eu en main la gestion du pays au Parlement, et d’avoir ainsi renforcé le sentiment de dégoût des Français pour la démocratie et ses représentants.
Responsable et coupable, le patronat français, d’avoir choisi de s’accommoder sereinement d’une victoire du Rassemblement National, sans faire le moindre mouvement pour l’éviter, voire en fustigeant ceux qui refusent de s’en accommoder.
Responsables et coupables, les ultra-riches enfermés dans leur désir d’accumuler toujours plus de milliards, d’être incapables de comprendre que leur rapacité personnelle sans limite jetée à la face des gens ordinaires confrontés aux difficultés de la vie réelle est l’une des causes du malaise de la société.
Responsable et coupable, la presse bien-pensante et donneuse de leçons de vertu, d’avoir relayé complaisamment, entretenu et in fine amplifié l’idée qu’Emmanuel Macron n’était qu’une sorte de succédané de l’extrême-droite, et ce faisant d’avoir affaibli l’opposition à Marine le Pen et pavé la voie à une victoire de cette dernière.
Il n’y a qu’un chemin pour éviter l’effondrement moral annoncé – ceux qui disent le contraire sont soit des menteurs, soit de doux rêveurs bercés par les discours cauteleux desdits menteurs : ce chemin consiste à empêcher Jean-Luc Mélenchon d’être au second tour, et à rassembler tous ceux et celles qui refusent de livrer leur pays au Rassemblement National, en leur donnant des raisons d’espérer.
Le temps est désormais compté pour faire émerger le ou la candidate susceptible d’y réussir. Tous ceux que j’ai cités plus haut peuvent encore y contribuer. A défaut, ils seront comptables du résultat, et de ses conséquences.










